La misère des enseignants en cours d’intégration au Cameroun.

6547 dossiers d’avance de solde, 19862 dossiers d’actes de carrière, 501 indemnités de non logement, 419 prestations familiales, 550 indemnités de sujétion, 3423 états de sommes dues, voilà en gros les dossiers qui sont en souffrance dans les services techniques du Ministère des Enseignements Secondaires et attendent un déblocage des fonds du ministre des Finances. Las, d’attendre une solution à leur problème, une centaine d’enseignants a pris d’assaut l’esplanade du ministère des Finances pour manifester leur mécontentement. 1, 2, 3, 4 voire 5 ans d’enseignements sans salaire, ni indemnités. Des enseignants qui sont pour la plupart affectés dans les zones reculées, loin de leurs familles et qui se battent au quotidien pour joindre les deux bouts.

« Je suis de la 43e promotion de l’Ecole Normale Supérieure de Bambili. A ma sortie de l’école en 2008, on m’a affecté à Maroua. J’ai eu la chance d’être parmi les derniers à bénéficier de ce qu’on peut appeler l’ancien système, avant l’instauration des 2/3 avance de solde. A ce moment-là, ceux qui avaient la chance qu’on ne décolle pas les timbres de leurs dossiers (ça arrivait fréquemment qu’on appelle quelqu’un pour lui dire qu’il n’a pas timbré certaines pièces dans son dossier d’intégration) passaient en moyenne 24 mois avant d’avoir leur rappel. J’ai fait 19 mois avant d’avoir mon rappel. Dans l’ancien système, le rappel était payé en premier et le salaire venait à partir du mois suivant », explique William Fonkam, enseignant. Il est le porteur de la grève de ses collègues sur les réseaux sociaux depuis le vendredi 24 Mars 2017.

Si William Fonkam, plus connu sous le pseudo de #LePetitEcolier sur la toile a eu cette chance, ce n’est pas le cas de Nancy Peguy Djo et des milliers d’autres enseignants qui sont en grève depuis ce lundi 27 mars 2017. Sortie de l’école le 5 décembre 2014, elle est toujours sans un sou. Même les 10.000FCfa, représentant le perdiem aux enseignants en cours d’intégration qui doit lui être reversé par son établissement, n’a tenu que le temps des 3 premiers mois. A la simple question de comment elle fait pour s’en sortir au quotidien, d’une voix tremblante, elle répond «c’est l’enseignement qui m’amène à Ngaoundéré, je n’ai jamais fait le grand nord. Je me retrouve donc dans une ville où je ne connais personne. C’est une famille qui ne me connaissait ni d’Adam, ni d’Eve qui a accepté de m’héberger et j’ai vécu chez elle pendant un certain temps. Ma famille s’est battue pour me payer une chambre l’an dernier. Voilà comment j’ai pu finir l’année. Malheureusement cette année, il n’y avait plus de moyen pour me permettre de vivre dans la chambre. Alors, une autre famille autochtone avec laquelle j’ai pu nouer des liens a accepté de m’héberger. Je suis dans une chambre dans la maison avec toutes mes affaires où je suis vraiment à l’étroit. Je ne peux pas bien travailler parce que j’ai un problème de mal de nerf, je souffre énormément côté santé. »

Se nourrir est une autre paire de manche. Nancy Djo quand elle ne dort pas affamée, est obligée de faire appel à sa mère, fonctionnaire retraitée. « Ça fait mal de devoir tirer dans la petite pension retraite de maman qui a déjà souffert pour nous envoyer à l’école jusqu’à ce qu’on obtienne le niveau intellectuel qu’on a, un 5000 pour pouvoir acheter le maïs écrasé, le riz, les arachides grillés pour se battre afin de manger tous les jours », raconte Nancy qui doit en plus payer 1200 FCfa par jour, fois 4 pour, pour se rendre au Lycée bilingue de Malang, son lieu de service.


Long processus de pris en charge

Après avoir passé le concours, on danse, on boit, on jubile. Passé l’euphorie des réjouissances, vient donc le temps de la formation puis celui de la sortie d’école et le rêve de gagner de argent. L’étape même la plus stressante c’est celle où il faut marcher jour après jour à la Fonction Publique pour le suivi du dossier et aux Finances pour être payé. Une étape difficile. « A plusieurs reprises certains documents de mon dossier ont disparu plus précisément la prise de service collective et la copie d’acte de naissance. Il a fallu recommencer, une chose que je ne peux faire qu’à Yaoundé. Donc mon dossier est resté en stand-by plusieurs fois deux à trois mois », explique Peguy. Sans oublier le mépris qu’il faut essuyer dans les locaux du ministère de la Fonction Publique. Chaque fois que tu arrives dans un service, on te répond avec dédain « ah ! Vous les enseignants là, vous dérangez hein. Il y a encore quoi ? Qu’est ce qui a disparu?

Un système de corruption bien huilé.

Comme beaucoup de ministères, ceux de la Fonction Publique et des Finances sont gangrenés par la corruption. Les usagers plus rusés ont trouvé comment fonctionne la machine. Pour éviter les tracasseries, ils engraissent les chaines. « Ma belle-sœur a fait 4 ans. Finalement découragée, elle s’est résolue à utiliser un réseau. Elle a eu les 2/3. Depuis elle attend qu’on complete son salaire, même le réseau ne passe pas. Ça fait plus d’un an qu’elle touche 2/3 », indique William Fonkam.

20%, c’est la somme que le négociateur a demandé pour faire évoluer rapidement son dossier. « Le contrat c’est que si tu veux ton argent tu donnes 20% et on fait vite avancer ton dossier. Ou à défaut tu donnes 50.000 FCfa et on te sort tout. Il y a même un promotionnaire qui a des gens au Minfi. Il propose ses services moyennant 50.000Fcfa ou 20% de ton salaire », explique Nancy.

Comment ceux qui ont la destinée de toute une nation, ceux qui ont la charge de former la relève de demain, ceux qui font de nous les personnes que nous sommes, sont autant clochardisés ? Le Cameroun traverse certes une situation économique délicate suite à la chute du prix du pétrole mais ça n’empêche pas que de nouvelles voitures soient achetées aux ministres, que la coupe de la Can 2017 fasse le tour du pays. Mais pour débloquer des fonds et résoudre le problème des enseignants qui enseignent le ventre affamé, le ministre des Finances est muet. Et ce, malgré les multiples appels au secours de son collègue des Enseignements Secondaires. J’ai discuté avec cette dame pendant près de 10 minutes à la fin de la conversation j’avais presque les larmes aux yeux. Vivement la fin de ce cauchemar pour que le corps des enseignants retrouve ses lettres de noblesse.

Armelle Nina Sitchoma 

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