Mésaventures : Je vis dans un No Mans Land à Mboppi

Il y a de cela cinq ans je quittais la ville de Yaoundé pour la capitale économique du Cameroun, Douala. Le calme du quartier qui m’accueille cachait alors une jungle à nulle autre pareille. Bienvenue au No Mans Land.

Le coucher du soleil sur le mont Cameroun vu de ma cuisine

La ruelle garde les séquelles d’un goudron datant des années 60. Elle est pourtant très empruntée. Pousse-pousse, moto, moto-taxi, taxi, voiture, camion, semi-remorque et piétons. Les cailloux et planches sur les toits des bâtisses témoignent de l’âge de ces dernières. À un kilomètre de la route principale, s’érigent  de nouveaux immeubles, comme pour donner un nouveau visage au coin. L’endroit est calme par ce mois de janvier 2013. Je viens alors de m’y installer. Première sortie et le ton est donné. À cause d’un silence face à un « bonjour ma chérie », je reçois des menaces. « Vous êtes nouvelles dans le quartier et vous vous prenez la tête hein », « je vais vous montrer ».

Ma réplique au boutiquier. « Si je sors un jour et je cogne mon pied. Je vais faire entrer un camion de militaire ici et tu vas aller montrer où habite ce monsieur. »

Le boutiquier de rétorquer « madame ce ne sera pas nécessaire. Quand ils ont déjà fumé le ndjap c’est comme ça qu’ils sont. » Une façon de me prévenir que ce geste est minime voir des plus banals face à ce que j’aurais à vivre.

Les jours passent. J‘observe. Normale, je suis en congé. Des jeunes âgés entre 9 et 30 ans passent la plupart de leur journée à faire des vas-et-viens dans la ruelle, ou sont assis au bar non loin de moi. En face de moi, des jeunes se regroupent à toutes les heures de la journée pour fumer. Rassurez-vous, ce qu’ils inhalent c’est tout sauf de la cigarette. Ils vont à la boutique, se servent et repartent sans payer. Deux semaines après mon arrivée, le boutiquier met des barreaux sur sa boutique. Il est désormais obligé de s’enfermer pour ne plus voir des jeunes se servir et partir sans payer au vu et au su de tout le monde.

non aux crimes et au grand banditisme à Bessengue

Agression en plein jour

Par un matin ensoleillé, je suis à mon balcon. Il est environ 14 heures. J’essaie de trouver une bouffée d’air frais dans la canicule de Douala. Sur la ruelle, un conducteur de taxi essaie tant bien que mal de faire avancer son taxi. Les nids de chameaux à chaque coin l’obligent à aller à 10 à l’heure. Le véhicule a à son bord outre le chauffeur, une dame. Plus le véhicule avance, je vois un jeune se lever du bar pour s’approcher du taxi comme s’il venait donner un coup de main. Au niveau de la dame assise devant, il envoie sa main et se saisit de son sac à main.  Le chauffeur gare. La dame supplie le jeune de lui remettre son sac. A défaut, de retirer l’argent et de lui rendre ses pièces personnelles. Le jeune, la vingtaine à peine avance à pas lent. Voyant l’attroupement se former, il va dépouiller le sac de son contenu et revenir 1 heure après jeter le sac de la dame avec ses pièces personnelles. Sac que Hysacam va passer 30 minutes après ramasser avec le tas d’immondices. Des scènes de ce genre avec ce qu’on appelle dans le jargon des voleurs « taxer » se multiplient au fil des jours au point où j’ai commencé à marcher avec mon arme blanche. Le véhicule de l’ancienne voisine est disséqué alors qu’un vigile monte la garde devant l’immeuble.

Assassinat

Mai 2015. Je rentre du boulot autour de 17 heures. Une foule agglutinée devant le bar du quartier attire mon attention. Dans ma tête je me demande qui sont ceux qui ont encore bagarré ? Tellement c’est devenue monnaie courante dans le coin. Je bats vite cette idée en brèche et me concentre sur une de bonne. Comme il est 17h, peut-être on a nommé quelqu’un dans le quartier hein. Surtout qu’il y a une voiture CA qui ne cesse de faire des allées et venues dans le quartier depuis peu. Je sors de mon rêve quand j’approche du lieu. Sacrilège. Qu’est-ce que j’apprends là ?! Un jeune du quartier, la vingtaine, vient d’être poignardé. Aië ! Mort parce qu’il a empêché un autre jeune du quartier d’arracher le sac d’une dame qui se rendait au marché. Il est poignardé devant le bar après une dispute sur le pourquoi il a empêché l’autre de voler.

Exit les crimes à Bessengue

Insécurité

L’auteur du crime et sa famille prennent la fuite. Ils sont activement recherchés. Certains voleurs reconnus du secteur sont arrêtés pour New-bell. D’autres prennent le chemin de l’aventure. Le quartier se soulève. On crie à la justice. On convoque tous les saints. On jure que plus jamais de vol ne sera perpétré au quartier. On supplie les parents de ne plus cacher les bandits chez-eux. Le seul truc qu’on a oublié, c’est que lorsqu’on chasse le naturel il finit par revenir au galop. Le calme est revenu au quartier et a duré le temps qu’il pouvait. La mauvaise graine plantée a commencé à germer chez les plus petits. Aucune journée ne passe sans qu’on ne sépare deux enfants de moins de 10 ans en train de s’échanger des coups de poing, de cailloux ou de couteaux.

Impunité

13 août 2018. Thomas M., 29 ans, papa de 2 petites filles est poignardé par un des frères jumeaux du quartier à cause d’une histoire de téléphone. Que s’est-il passé ?! Thomas est un jeune « battant ». Lundi est son jour de repos. Il va récupérer le téléphone de sa belle-sœur arraché par les jumeaux quelques jours plus tôt. Ce qui est fait. Ladite belle-sœur outrepasse son beau et fait appel aux renforts du côté de Makea. Ils arrivent. Des voix s’élèvent entre ceux-ci et les frères jumeaux. Des menaces aussi. Thomas est assis non loin. La lame du couteau planté dans son dos l’oblige à se lever en vitesse. Thomas est transporté à l’hôpital. 4 heures après, il succombe. Il est un peu plus de 23 heures le lundi 13 août 2018. Le scénario d’il y a 3 ans se reproduit. Les frères jumeaux et leurs familles profitent de la pénombre pour fuir le quartier. Leur domicile est détruit et incendié par les habitants du quartier.

Au secours…  Force de maintien de l’ordre

Thomas est porté en terre le 1er septembre 2018. Au cours de la cérémonie d’au revoir au quartier, des résolutions sont prises. Des promesses tenues. Tout le monde veut la paix dans le secteur. Les bandits sont priés de quitter les lieux. Les parents exhortés à ne plus couvrir les voleurs. Le chef du quartier Bessengue revient sur l’historique des jumeaux-voleurs dans son territoire. Ismaël et Jacob sont identifiés par la police et les gendarmes comme des bandits de grands chemins. Ils opèrent avec de longs, très longs poignards le long de la nouvelle route Bessengue, de Camp Yabissi au Carrefour Agip, à Mboppi friperie et derrière CCA. Plusieurs fois dénoncés, arrêtés même mais finissent dehors juste après. D’après leurs dires, la brigade de Mboppi et celle d’Akwa sont les leurs.

Les plaintes du chef de quartier aux commandants de brigade et commissaires de police compétents dans le secteur sont restées vaines. Sa correspondance au Procureur de la République trouvera-t-elle une oreille attentive ? Entre-temps les jumeaux courent toujours…

l’espoir d’un lendemain meilleur

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9 Responses

  1. Jétais à ce deuil car Thomas etait un ami à moi. Quand je repense à tout cemà jai tres mal au coeur. Nous espérons vraiment que cette scene ne se passera plus jamais au Cameoun car trop c’est trop et ce sont toujours les innocents qui perdent leur vie. Thomas etait un jeune garçon bon intègre qui gagnait dignement sa vie, il etait tres different de ses amis du quartier qui , eux etaient pour la plupart des bandits. Hier soir encore je passait par là à 22h et jai vu la voiture du commissaire garée et on venait de menotter un jeune d’à peine 20 ans je n’ai pas osé m’approcher pour savoir ce qui se passe car ce quartier me fait tres peur. Thomas repose en paix mais, que ta mort vienne changer les choses.

  2. Quelle histoire mon Dieu finalement supporter les embouteillages de Bonaberi c’est mieux que cet atmosphère d’insécurité et d’impunité deh. En tous cas beaucoup de courage

  3. Une autre face de ce quartier que je fréquente depuis deux ans sans réellement connaître. C’est effrayant ! Je ferai désormais plus attention en allant la bas

  4. C’est triste de voir des jeunes partir à la fleur de l’âge par la faute de ceux qui ont opté pour la facilité. C’est encore plus triste que les petits frères (très réceptifs) suivent les traces de leurs modèles (les bandits du quartier qui font la loi au mépris de la morale). Je suis de cette jeunesse qui a grandi dans ce genre de quartier mais qui a choisi de suivre un chemin autre que celui là. Il est urgent que tout le monde joue sa partition afin de débarasser nos cité de la racaille. Merci Armelle pour cette peinture très exacte de l’environnement où j’ai grandi

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